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Revue Les diplômés

Sommaire du numéro - Automne 2008

Entre Lénine, Poutine et le KGB

Alors que le Département de science politique célèbre son 50e anniversaire, Luc Duhamel raconte sa passion pour la Russie.

Paule des Rivières

Luc Duhamel

Luc Duhamel, qui vient d’entamer sa 34e année d’enseignement au Département de science politique de l’UdeM, dont il est d’ailleurs diplômé, est un expert de la Russie et de l’ex-Empire soviétique. Des étudiants, il en a vu défiler des centaines et des centaines. Et, à une époque où les frontières des pays de l’Est étaient passablement étanches, il a été l’un des premiers à organiser des séjours d’études en Russie, mais également en Pologne et en Bulgarie.

«J’ai toujours aimé bousculer les idées reçues», avoue Luc Duhamel. Cette philosophie lui a servi de fil conducteur et son intérêt pour l’ancienne URSS, initialement le résultat d’un antiaméricanisme adolescent, s’est peu à peu mué en véritable passion, pour prendre une place grandissante dans sa vie.

«Lorsque j’ai commencé à enseigner, en 1975, deux courants cohabitaient parmi les étudiants : il y avait les marxistes, les léninistes et les maoïstes d’un côté, fascinés par la révolution culturelle de Mao Zedong et qui estimaient pour la plupart que l’État communiste russe n’était pas assez à gauche, et de l’autre les partisans, beaucoup plus nombreux, du mouvement indépendantiste du Québec», raconte M. Duhamel.

Michel Saint-Laurent, secrétaire général de l’Association des diplômés de l’Université de Montréal et ancien étudiant du professeur Duhamel, confirme : «Parallèlement à la guerre entre fédéralistes et péquistes qui occupait beaucoup d’espace, Luc Duhamel nous présentait un autre horizon, celui des rouges, qui revêtait même quelque chose de mystérieux. Une chose est certaine, ajoute-t-il, personne ne manquait jamais un de ses cours.» M. Saint-Laurent se rappelle encore la fois où le professeur avait invité la grande experte de l’histoire russe et soviétique Hélène Carrère d’Encausse. «Mémorable», résume-t-il.

Le professeur Tournesol

Dans les années 70, en pleine guerre froide, le politologue ne se doutait pas que le régime soviétique s’écroulerait à la fin de la décennie suivante. S’il a été un moment sympathique à une idéologie proposant une solution de rechange au système capitaliste, cette discrète bienveillance a connu, on le devine aisément, sa part de désillusions. Mais cela n’allait pas ralentir le chercheur qui, avant tout, a été poussé tout au long de sa carrière par un profond désir de comprendre ce régime. Comment réussissait-il à se maintenir en place? Le professeur prit les moyens pour s’informer : il lut mais surtout il voyagea, encore et encore, tissant au fil des ans un précieux réseau de connaissances.

«Luc Duhamel avait une approche inductive, empirique, terre à terre, se souvient François Brousseau, chroniqueur au Devoir et à Radio-Canada. Nous avions parfois des désaccords, mais c’était toujours sur le mode cordial.» M. Duhamel a été le directeur de maitrise du journaliste dont le mémoire portait sur les intellectuels polonais et Solidarnosc.

«M. Duhamel, on le voyait un peu comme le professeur Tournesol du Département de science politique, dit M. Brousseau. Absorbé, perdu dans ses pensées et passionné par son sujet.»

Les étudiants à qui nous avons parlé sont unanimes à saluer l’ouverture de leur professeur. François Quenneville vient de terminer son travail de maitrise sur la chute du gouvernement qui a régné au Kirghizstan entre 1991 – année où ce pays a quitté le giron soviétique – et 2005, alors qu’une révolution pacifique le renversait.

«M. Duhamel a dirigé ma recherche. Il est très ouvert et il encourage ses étudiants à poursuivre dans la voie choisie en suggérant diverses lectures. Au-delà du résultat, il me semble qu’il est conscient de l’importance de la démarche et j’ai énormément appris avec lui», souligne l’étudiant.

Cette ouverture, Luc Duhamel la pratique d’autant plus qu’il ne l’a pas toujours rencontrée sur son chemin. La direction de l’École normale de l’Université de Sherbrooke ne l’a-t-elle pas exclu au terme de sa première année d’études pour cause d’anticonformisme? Mais ce geste a été un mal pour un bien puisqu’il a conduit M. Duhamel vers la science politique. Le Sorelois a fait son baccalauréat à l’Université d’Ottawa, sa maitrise à l’Université de Montréal (en 1971) et son doctorat à Paris.

La découverte d’un ouvrage «très anticommuniste» dans la bibliothèque de sa mère avait attisé sa curiosité. La lecture d’œuvres de Dostoïevski, en particulier Les possédés et Les frères Karamazov, a renforcé l’intérêt de l’étudiant pour le monde derrière le rideau de fer. Le professeur reste d’ailleurs fidèle à la littérature russe, qu’il affectionne particulièrement encore aujourd’hui, mais pas exclusivement.
«J’aime la prose russe, la poésie française, la musique autrichienne, la philosophie allemande et le cinéma américain», indique-t-il. Luc Duhamel aime aussi la relaxation à la chinoise chi-cong et les bains glacés à la suédoise.

Pérestroïka et KGB

À la fin des années 80, les choses se sont précipitées à l’Est et, avec l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, non seulement la Russie est devenue à la mode, en quelque sorte, mais elle a ouvert ses portes restées jusque-là assez fermées.
«Dans les années 90, relate le professeur, tout est devenu à vendre. La pérestroïka a permis aux étrangers d’établir des contacts jusqu’alors impensables avec les Russes, à moins d’être un des rares initiés.» 

C’est dans ce contexte survolté qu’un ex-officier du KGB vend à Luc Duhamel des documents secrets mettant en cause la corruption de dirigeants passés du régime. De retour à Montréal, le professeur met Radio-Canada et TV5 dans la confidence et la télévision publique envoie une équipe sur place pour enregistrer le témoignage de cet ex-officier. Mais, la nuit précédant son entrevue, il est victime d’une crise cardiaque fatale.

Pour sa part, lancé sur la piste de l’enquête, Luc Duhamel n’allait pas s’arrêter en si bon chemin. 

Au cours des années qui suivent, il oriente ses recherches sur la corruption en Russie. Il livre plusieurs communications à des colloques aux États-Unis et publie notamment deux articles dans Europe-Asia Studies, la meilleure revue qui soit sur l’Europe de l’Est et l’ex-URSS. Son expertise le conduit en Chine, et plus précisément à l’Université de Wuhan, où il donne un cours sur la corruption du régime soviétique.
Pendant toutes ces années, il continue de faciliter les voyages des étudiants en Russie et en Asie centrale. Au fil des ans, la nature même des séjours à l’étranger a passablement évolué. Ils se font souvent auprès d’organisations non gouvernementales (ONG), car les gouvernements ou agences qui aident les pays de l’Asie centrale ne veulent pas traiter avec certains États qui leur ont fait vivre de mauvaises expériences, comme en Ouzbékistan. Ce sont les ONG qui prennent le relai et elles sont à présent très importantes.

Pour M. Duhamel, ce changement permet aux étudiants d’avoir une meilleure idée de ce qui les attend s’ils optent pour une carrière internationale. Car s’il fut un temps où un poste dans une ambassade ou un consulat constituait un débouché fréquent, les choses sont bien différentes à présent. Dans le sillon de la mondialisation – et le Département de science politique a parfaitement réussi ce virage, signale le professeur –, les possibilités d’emploi sont de nos jours décuplées.

À l’Université de Wuh, en Chine, où on le voit en compagnie de quelques-uns de ses étudiants, Luc Duhamel a donné des cours sur... la corruption du régime soviétique!

Luc Duhamel ne cache pas que certains étudiants reviennent bouleversés des républiques d’Asie centrale. «La démocratie n’a pas la même signification qu’ici. Souvent, des leaders se sont fait élire en brandissant ce mot en lettres de feu, mais, une fois à la tête du pays, ils donnent une très mauvaise réputation au concept.»

L’étude du système communiste a nécessairement induit un certain désenchantement chez le professeur. «Mais, nuance ce dernier, je salue les communistes pour deux choses. D’abord, leur rôle dans la résistance contre le fascisme en Europe de l’Ouest durant la Seconde Guerre mondiale. Comme le président Nicolas Sarkozy, j’ai envie de pleurer chaque fois que je lis la lettre écrite par Guy Môquet, un membre du Mouvement Jeunes Communistes de France, peu de temps avant d’être fusillé par la Gestapo. Ensuite, les communistes ont été, en URSS, les instigateurs d’un État-providence dont les Russes ont la nostalgie. Cet État-providence avait bien des défauts, mais il aurait fallu l’améliorer plutôt que de laisser Vladimir Poutine le détruire.» 


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