um-section-10-ul
um-section-10-p3
Sommaire du numéro - Printemps 2008
Yves Chrétien a repéré l’endroit où Jacques Cartier a tenté d’établir le premier poste français. La truelle déterre plus de questions que de réponses.
Marie Lambert-Chan
Aperçu des fouilles sur le site du fort Cartier-Roberval.
Il s’en est fallu de peu que les gens de Québec célèbrent
le 400e anniversaire de la fondation de leur ville sur le promontoire de Cap-Rouge plutôt que sur les hauteurs du cap Diamant.
Si le froid cruel de l’hiver et le scorbut n’avaient pas eu raison des espoirs fous de Jacques Cartier et de Jean-François de La Rocque de Roberval, « peut-être que Québec serait aujourd’hui située à Cap-Rouge », lance l’archéologue Yves Chrétien. Diplômé du Département d’anthropologie de l’UdeM (1990, 1992 et 1995), c’est à lui qu’on doit la découverte des traces du passage des deux explorateurs français sur les rives du Saint-Laurent 67 ans avant l’arrivée de Samuel de Champlain. Cette page de l’histoire du Québec demeure fort méconnue et ne nous est racontée que par quelques récits du navigateur et du colonisateur français.
Selon ces écrits, Cartier et Roberval auraient construit deux forts à la hauteur de Cap-Rouge, le premier sur le promontoire et le second au bas de la falaise. L’aventure est cependant de courte durée; la tentative d’y établir un poste français échoue et le site est abandonné en 1543. Il demeure inoccupé jusqu’au début du 19e siècle, quand la famille Atkinson, propriétaire du port de Cap-Rouge, y bâtit sa villa. Au tournant du 20e siècle, le National Transcontinental acquiert la propriété pour y construire le tracel de Cap-Rouge, ce viaduc ferroviaire qui est encore en service.
Pendant 50 ans, des historiens et des archéologues tenteront en vain de dénicher l’emplacement du site Cartier-Roberval, s’entêtant à retourner la terre du côté nord de la voie ferrée, alors que les premiers fragments du trésor se trouvaient au sud, à 30 centimètres sous la surface du sol.
Yves Chrétien, en compagnie du technicien de fouilles Simon Otis, exhibe une pièce de poterie iroquoienne qui vient d’être mise au jour sur le site du fort Cartier-Roberval à Cap-Rouge.
C’est là qu’Yves Chrétien a fait « la plus grande découverte de [sa] carrière » en 2005. Engagé par la Commission de la capitale nationale du Québec pour procéder à l’inventaire archéologique du site où passera la promenade de Champlain, l’archéologue sonde le terrain et y trouve une couche de charbon de bois, un indicateur probable que les forts des explorateurs ont bel et bien été incendiés. Quelques coups de truelle plus tard, il tombe sur un morceau de faïence italienne richement décoré de motifs polychromes.
« J’étais à la fois étonné et incrédule, raconte Yves Chrétien, joint à Québec. Vous savez, un fragment de faïence ne fait pas un fort. J’ai effectué une petite recherche qui m’a permis de connaitre la provenance de l’artéfact : une assiette de faïence de style Istoriato, fabriquée uniquement aux alentours de 1540, dont l’ancienneté a été confirmée par une datation au carbone-14. J’ai exhumé par la suite des tessons de poterie iroquoienne. L’association des deux artéfacts est très significative, puisqu’à l’époque où Champlain est arrivé les Iroquoiens du Saint-Laurent avaient disparu. Qui pouvait bien alors avoir occupé les lieux? Cartier et Roberval! »
Cette découverte a convaincu le gouvernement du Québec d’investir 7,7 M$ dans les fouilles et la mise en valeur de ce que l’on considère à présent comme le premier site d’établissement français au nord du Mexique.
Québec n’est pas la seule à révéler les origines de sa fondation. À Montréal, le professeur Brad Loewen et quelque 70 étudiants en archéologie du Département d’anthropologie ont mis au jour les vestiges du fort Ville-Marie, érigé par De Maisonneuve en 1642 à proximité de l’endroit où se trouve aujourd’hui le musée Pointe-à-Callière.
Les éléments de construction exhumés comprennent un four à pain, un atelier de métallurgie, un puits, une clôture et un vide sanitaire. Deux dépotoirs ont livré de nombreux artéfacts tels des os d’orignaux, d’ours et de castors ainsi que des arêtes. D’autres artéfacts tout aussi révélateurs de la vie des pionniers, comme des perles de verre, des pièces de céramique, des pointes de flèches et des pièces de monnaie Louis XIII, ont été retirés des remblais postérieurs à 1688.
Ces vestiges indiquent que le site a été un lieu d’échanges entre Français et Amérindiens entre le moment où le fort a été abandonné, en 1674, et celui où le gouverneur Callière y a érigé son château, 14 ans plus tard.
Les fouilles ont de plus permis de déterrer des structures de pierre plus anciennes que celles du fort Ville-Marie. « Le site a été visité par Champlain en 1611 et l’on sait que des cabanes de commerçants y ont été construites dès 1613 », signale Brad Loewen. Ce serait là les plus anciennes structures historiques connues à Montréal. Daniel Baril
Peu bouleversé par le passage du temps, le site Cartier-Roberval est pour ainsi dire figé dans le temps. « Ça ressemble à une capsule temporelle », remarque Yves Chrétien.
Les fouilleurs y multiplient les trouvailles : un enchevêtrement de bois conservé par la carbonisation, des jetons, des tessons de marmites en terre cuite grossière sans glaçure, des verres fins, du vitrail, des fragments de creusets, des poteries amérindiennes, des noyaux d’olives, des pépins de raisin, des grains de blé et d’orge, des graines de cucurbitacées, des plantes autochtones, une bague, des clous, deux perles de verre… « On a vraiment l’impression de reprendre contact avec les premiers arrivants. C’est exceptionnel! » commente le technicien de fouilles Simon Otis (anthropologie 2002).
« À chaque coup de truelle, il y a une nouvelle question qui surgit », indique de son côté Yves Chrétien. Qu’est-ce qui s’est passé entre le départ de Cartier et l’arrivée de Roberval? Quels rapports les Européens avaient-ils avec les Amérindiens? Cartier et Roberval ont-ils occupé les mêmes installations ou y ont-ils mis le feu? Ont-ils incendié les forts de peur qu’ils tombent entre les mains de leurs ennemis? Ou est-ce plutôt les Amérindiens qui ont brulé les bâtiments des colonisateurs? Et pour quelles raisons?
Si les réponses affluent lentement, Yves Chrétien est cependant en mesure d’affirmer que Cartier et Roberval ont vécu exactement au même endroit. Quant à savoir s’ils ont habité le même fort, rien n’est moins sûr. Roberval aurait érigé ses propres fortifications. Il semble en effet de plus en plus plausible que Cartier ait mis le feu à son fort – comme l’a fait Roberval par la suite. « Quand les Français ont abandonné le fort Caroline, situé en Floride, en 1565, ils ont démantelé leurs installations par le feu afin de ne pas les laisser à leurs ennemis. Comme cet évènement est survenu 20 ans après Cap-Rouge, on peut penser que Cartier et Roberval ont fait de même. »
Actuellement en dormance, le site sera rouvert au mois de mai pour un dernier été de fouilles. L’équipe pourra enfin reprendre son travail là où elle l’a laissé, c’est-à-dire déterminer la superficie du fort. « Pour le moment, nous n’avons trouvé que des murs de fondation et il est difficile d’extrapoler sur la taille du terrain occupé tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas déterré les encoignures des fortifications », explique M. Chrétien.
Simon Otis ne cache pas son impatience quant à la perspective de retourner sur le terrain. « J’ai très hâte de voir ce que le site nous réserve comme surprises », dit-il.
Les archéologues et les fouilleurs n’auront plus alors que quelques mois devant eux pour comprendre ce qui s’est réellement passé entre 1541 et 1543. Il reste encore beaucoup à faire, notamment en ce qui a trait à l’analyse de l’organisation spatiale à l’intérieur du fort et de la vie quotidienne des colons et des Amérindiens.
« Je ne remercierai jamais assez le Canadien National d’avoir construit le tracel, déclare en fin d’entrevue Yves Chrétien. Si le terrain n’avait pas été ainsi enclavé, il est certain que des promoteurs y auraient érigé des immeubles en copropriété pour profiter de la vue incroyable qu’on a sur le fleuve. »
Et, sans la compagnie ferroviaire, l’archéologue n’aurait jamais pu lever le voile sur cet épisode mystérieux de notre histoire.
La terrasse Dufferin sera un lieu incontournable pour ceux qui visiteront Québec l’été prochain. Passé au crible depuis trois ans, le site archéologique situé sous le tablier de bois permettra aux visiteurs de faire un saut dans le temps par l’entremise des vestiges des quatre forts et des deux châteaux Saint-Louis qui, entre 1620 et 1834, ont hébergé tous les gouverneurs français et quelques gouverneurs anglais.
En aout 2007, au terme du dernier été de fouilles, les archéologues ont trouvé,à près de six mètres sous la surface du sol, les décombres du logis construit par Champlain à l’intérieur du premier fort Saint-Louis en 1626.
Le château Saint-Louis, à l’endroit où se trouve aujourd’hui la terrasse Dufferin
La technicienne de fouilles Suzanne Hardy (anthropologie 2004) s’estime chanceuse d’avoir pu participer à ces travaux, l’expérience la plus marquante de sa jeune carrière. « Je pouvais difficilement imaginer toute l’histoire qui s’était déroulée à cet emplacement », raconte-t-elle. Strate par strate, le site a lentement révélé sa nature. « On a découvert quelques bijoux, beaucoup de clous, de pièces de monnaie et de fragments de bombes, des balles, des verres, des coquilles d’huitre… Et même un service entier de belle vaisselle jeté dans une fosse de latrines. On peut imaginer qu’il ne plaisait pas au nouveau gouverneur en poste! » avance-t-elle. M. L.-C.