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Revue Les diplômés

Sommaire du numéro - Automne 2007

Quand la science en quête

Le travail d’investigation des coroners est bien différent de ce qu’on lit dans les romans policiers ; ils doivent souvent compter sur une équipe de scientifiques.

Marie Lambert-Chan

image corps

La victime baigne dans son sang. Rubans jaunes, gants de latex, éclaboussures d’hémoglobine : la scène est familière à tout amateur de fiction policière. À ce moment-ci de l’histoire entre habituellement en scène un Dr Quincy ou une Kay Scarpetta. Plus malin que les autres, ce personnage mènera l’enquête de A à Z au péril de sa propre vie.
Sur les véritables scènes de crime, les héros solitaires des romans noirs n’ont pas leur place. « C’est un travail d’équipe et ce n’est pas aussi sensationnel qu’à la télévision! » déclare en riant Anny Sauvageau (médecine 1996, 2002), pathologiste judiciaire et professeure adjointe de clinique au Département de pathologie et biologie cellulaire de l’Université de Montréal.

La première personne avec qui les policiers communiquent dans les cas de morts violentes ou obscures est le coroner investigateur. Chef d’orchestre de ce travail d’équipe, le coroner a le devoir de répondre à cinq questions fondamentales : qui est mort? Où et quand s’est produite la mort? Quelles sont les causes médicales probables du décès? Quelles en sont les circonstances? Comment cette mort aurait pu être évitée?

Michelle Houde

Michelle Houde

« On doit tout mettre en œuvre pour identifier la personne, souligne Michelle Houde (médecine 1981, 1986), coroner investigatrice permanente à Montréal. On peut procéder par une comparaison avec une photo, demander une identification par les proches, recourir aux caractéristiques physiques du corps ou, à l’occasion, aux objets personnels de la victime. »

Toutefois, il arrive que l’identification soit impossible. La coroner se rappelle une autopsie faite sur un jeune homme alors qu’elle était pathologiste judiciaire. « Il s’était jeté du haut du pont Jacques-Cartier. Même si son corps était en parfait état, nous n’avons pu découvrir son nom et le corps n’a jamais été réclamé. Je n’en revenais pas! Cela démontre à quel point certaines personnes peuvent être seules… »

Autopsie dans 40 % des cas

Pour déterminer la cause probable de la mort, un examen externe du corps peut suffire. Parfois, l’état du cadavre ou le contexte nébuleux de la mort exige qu’on pratique une autopsie en milieu hospitalier. Dans les cas les plus graves, cet examen a lieu au Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal (LSJML). La personne décédée est alors remise entre les mains du pathologiste judiciaire.

Les autopsies sont ordonnées dans presque 40 % des décès signalés au coroner. Environ un tiers d’entre elles sont effectuées au LSJML. « Il y a quelques années, nous en faisions beaucoup plus en milieu hospitalier, reconnait Michelle Houde. On essaie de rationaliser pour éviter que les couts explosent. »

Les pathologistes judiciaires sont par ailleurs peu nombreux dans la province : seulement trois exercent actuellement. « Ce n’est pas assez, constate Anny Sauvageau. Mais, il faut aussi dire que nous ne serons jamais légion, car la société québécoise n’est pas très violente. Le taux de criminalité du Québec en entier est comparable à celui de certaines villes américaines! »

L’homme demeurant un loup pour l’homme, des homicides graves se produisent néanmoins chaque année. Ces cas plus suspects incitent les policiers à assister à l’autopsie. « Nous pouvons immédiatement leur donner certains renseignements cruciaux, par exemple la nature de l’arme du crime, explique avec enthousiasme la pathologiste judiciaire. Ils sont donc en mesure de communiquer sur-le-champ ce type d’information aux gens qui travaillent sur la scène de crime. »

Les experts à la rescousse

La durée d’une autopsie varie de deux heures à une journée et demie. « Cela peut être très long, indique la Dre Sauvageau. Dans les affaires d’homicides très complexes où les corps présentent quantité de plaies, nous devons interagir avec plusieurs scientifiques judiciaires. Le processus est ralenti par ces autres expertises, qui doivent absolument respecter un certain ordre, au risque d’altérer les preuves définitivement. »

Alexandre Beaudoin

Robert Dorion

C’est dans ces situations précises que la réunion sous un même toit des sciences judiciaires et de la médecine légale se révèle particulièrement pertinente. Le pathologiste judiciaire peut alors rapidement recourir à l’expertise de biologistes, d’odontologistes, d’anthropologues et de spécialistes en balistique et en toxicologie.

L’assistant de clinique à la Faculté de médecine dentaire de l’UdeM Robert Dorion fait partie de ces experts. L’odontologiste judiciaire de renommée internationale a commencé sa carrière au début des années 70 en participant à la résolution des meurtres du tueur en série canadien Wayne Clifford Boden, surnommé Bill l’Étrangleur.

Depuis 34 ans, M. Dorion analyse des dentitions – parfois même seulement quelques dents – à la demande du coroner, du pathologiste judiciaire ou encore des corps policiers. « Les dents nous divulguent un tas d’informations : la race, le sexe, l’âge, les conditions socioéconomiques, certaines habitudes alimentaires, si la personne est gauchère ou droitière et même l’endroit de sa naissance! » affirme celui qui a déjà identifié une victime d’écrasement d’avion à partir d’une seule dent.

Robert Dorion a fait sa marque au milieu des années 80 en mettant au point une technique simple permettant de conserver la dimension originale des segments de peau des victimes mordues. Un anneau d’acrylique et de la Krazy Glue lui ont suffi.

Alexandre Beaudoin

Alexandre Beaudoin a mis au point un procédé facilitant la reconnaissance d’empreintes sur des papiers mouillés.

« Autrefois, on conservait ces morceaux de peau dans du formol, mais du coup on perdait de précieux renseignements, car ils rétrécissaient, raconte-t-il. Ma technique permet de garder l’épiderme et les couches sous-cutanées tendues. On peut alors bien voir les tatouages, les morsures et même la profondeur de l’hémorragie lorsqu’on place une lumière sous le moulage. » M. Dorion a été maintes fois honoré pour sa découverte, qui est aujourd’hui employée dans les laboratoires de sciences judiciaires du monde entier.
Le pathologiste judiciaire peut aussi compter sur le Service de l’identité judiciaire de la Sûreté du Québec, où l’on se livre à la lecture d’empreintes digitales et aux prélèvements d’ADN. Le conseiller scientifique en recherche et développement Alexandre Beaudoin (médecine 2000) y travaille depuis quelques années.

« Nous intervenons dans l’enquête à partir du moment où les pièces à conviction arrivent à notre laboratoire, dit le diplômé en microbiologie de l’UdeM. Nous recevons toutes sortes de choses : papiers, armes à feu, portes, tables, chaises, voitures, etc. » Alexandre Beaudoin a longtemps effectué les traitements chimiques sur ces indices pour trouver les empreintes. Il se concentre aujourd’hui sur la recherche et est devenu une sommité dans le domaine de l’identité judiciaire.

Le Canada lui doit d’ailleurs une partie de sa réputation internationale en cette matière. Fort de sa formation en microbiologie, M. Beaudoin a réfléchi au meilleur colorant qui permettrait de reconnaitre les lipides des empreintes sur un papier mouillé, un procédé jusque-là très long, très cher et pas toujours efficace. Il s’est penché sur les propriétés du Oil Red O, un colorant employé couramment par les biologistes. Quelques changements de concentration et hop! la technique d’Alexandre Beaudoin a été applaudie partout dans le monde.

La fragilité de la vie

Une investigation peut donc s’échelonner sur plusieurs mois. À l’occasion, le coroner formule des recommandations préventives. Au moment de notre entrevue, Michelle Houde mettait la dernière main à son rapport sur la mort du petit Arthur Drainville, qui s’est noyé dans la piscine gonflable familiale au mois de mai 2006. Elle y réclamait notamment l’adoption d’une nouvelle règlementation pour assurer la sécurité des piscines résidentielles dans toutes les municipalités et l’implantation d’un système d’inspection annuelle pour en vérifier la conformité.

image radiologie

« Les dents nous divulguent un tas d’informations : la race, le sexe, l’âge, les conditions socioéconomiques et certaines habitudes alimentaires », affirme le professeur Robert Dorion.

« La prévention est l’un des aspects de la profession de coroner que j’aime beaucoup, observe la Dre Houde. Actuellement, j’ai l’impression d’être davantage en contact avec les vivants que lorsque j’étais en pathologie judiciaire. »

Côtoyer la mort au quotidien comporte son lot d’inconvénients et d’incertitudes. Mais, pour les experts rencontrés, la passion du métier compense ces désagréments. Anny Sauvageau s’est habituée aux odeurs, à la vue des cadavres putréfiés et même à la perspective de la visite de la Faucheuse.

« La plupart des gens ont peur de la mort, note-t-elle. C’est extrêmement tabou. Pourtant, ce n’est pas un évènement triste, ça fait partie de la vie. Je pense que nous sommes vraiment conscients, plus que d’autres personnes, de la fragilité de la vie sans être toutefois fatalistes. Je crois que cette attitude peut nous faire davantage apprécier l’instant présent. »
  

De la fiction à la réalité

Au dire des experts judiciaires rencontrés, les populaires séries policières américaines telle Crime Scene Investigation (CSI) auraient une influence notable sur le public… et sur les criminels!

Alexandre Beaudoin

Anny Sauvageau

« C’est positif d’une certaine manière parce que ces émissions ont fait connaitre les sciences judiciaires aux gens, croit la pathologiste judiciaire Anny Sauvageau. Il y a un réel engouement de la part des étudiants, qui veulent tous devenir experts judiciaires! » La scientifique tient cependant à remettre les pendules à l’heure. Les procédés scientifiques magnifiés par ces séries donnent l’illusion au public que la science est infaillible. « La science a réponse à beaucoup de choses, mais il y a parfois des nuances à apporter », ajoute-t-elle.

Les spectateurs auraient ainsi tendance à surestimer la rapidité d’action des scientifiques judiciaires. « La plupart des faits qui se passent dans CSI sont vrais, mais le taux de réussite de ces professionnels et la vitesse avec laquelle ils résolvent les affaires sont loin de la réalité », estime le conseiller scientifique Alexandre Beaudoin.

CSI serait par ailleurs une bonne école pour les criminels avertis. « Parfois, nous rencontrons des cas qui semblent directement inspirés de ces émissions », rapporte la coroner Michelle Houde. Elle se souvient entre autres d’une histoire de triangle amoureux qui a mal tourné.

Le meurtrier avait tué l’amant, avant de s’en prendre à la femme, qu’il a agressée sexuellement, étranglée puis aspergée de javellisant pour détruire les preuves d’ADN. « C’était la première fois qu’on voyait ça! fait remarquer la coroner. Il y avait une filiation directe avec CSI. » 

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