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Revue Les diplômés

Sommaire du numéro - Automne 2006

L’enfer du jeu

La passion pour le jeu peut devenir obsessive, pathologique et conduire à la ruine !

Dominique Nancy et Mathieu-Robert Sauvé

Tour de babel

Depuis 15 ans, le psychologue Jean-Pierre Rochon reçoit dans son cabinet des victimes de diverses dépendances : drogues, alcool, pornographie. De plus en plus, des cyberdépendants se présentent devant lui. « La technologie a créé une nouvelle source de dépendance, explique-t-il. Le cyberdépendant est vissé sur son siège, parfois jusqu’à 20 heures par jour, et
a perdu presque tout contact avec la réalité. »

Qui sont-ils ? Des jeunes, principalement, qui ont commencé à naviguer dans le contexte de travaux scolaires ou pour le plaisir, mais qui sont devenus adeptes de jeux virtuels. Les Massive Multiplayer Online Role Games (mieux connus sous le sigle MMPORG), tels Dark Age of Camelots ou Gild Wars, attirent des joueurs des quatre coins du monde et engendrent une participation compulsive. À sa sixième année d’existence, le site JeuxOnLine accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de joueurs qui ont leur vocabulaire, leur clan d'appartenance, leurs stratégies. Le 26 juillet dernier, par exemple, on apprend qu’un knörr est menacé dans les eaux de Midgard et que des skalds sont alertés ! Vous n’y comprenez rien ? Normal, vous ne faites pas partie des initiés.

À 19 ans, J.M., un client de Jean-Pierre Rochon, obtenait des notes convenables au cégep jusqu’à ce qu’il se laisse happer par le jeu Gild Wars. Tandis qu’il progressait parmi les skalds et les knörrs, il a délaissé ses études et a finalement raté son année. « Les cyberdépendants sont comme des toxicomanes. Ils ne consomment pas de substances qui les droguent, mais ils ont la même attitude de fuite devant la réalité de leur existence », mentionne le psychologue, qui rapporte que six pour cent de la population pourrait être atteinte de ce mal.

« Nous recevons beaucoup de demandes d’aide de la part de personnes qui souffrent de ce type de dépendance, commente Monique Cantin, directrice du Centre de référence du Grand Montréal. Malheureusement, nous ne pouvons pas leur offrir de services adaptés puisque cela n’existe pas. Nous devons les diriger vers l’Ordre des psychologues du Québec ou leur CLSC. »

Le cyberdépendant peut néanmoins être guéri. Quelques séances suffisent parfois pour lui permettre de contrôler son envie de surfer sur le Net. « Mais comme pour toutes les autres formes de dépendances, le vrai défi commence après la thérapie, indique Jean-Pierre Rochon. Quand on se prive d’un plaisir, les émotions refont surface. »

Le pire des placements

Le psychologue insiste toutefois pour dire que les êtres humains n’ont pas attendu l’apparition des ordinateurs pour éprouver des dépendances. On estime que 2,1 % des joueurs développent une dépendance pathologique au jeu. Mais cette proportion aurait doublé depuis 1989, alors qu’elle n’était que de 1,2 %. Au Québec, cela pourrait représenter plus de 150 000 personnes et 5000 nouveaux cas chaque année. Les casinos ne sont pas les seuls endroits où l’on rencontre des joueurs pathologiques : ceux-ci sont beaucoup plus nombreux à jouer leur paie quotidiennement à la brasserie du coin.

Gilles Bibeau

« Du point de vue statistique, le jeu est le pire placement imaginable. » Gabrielle Brenner, professeure à HEC Montréal

L’économiste Gabrielle Brenner, professeure à HEC Montréal, croit que le problème du jeu compulsif est nettement exagéré. Les cas de suicide sont rares et pourtant fortement médiatisés. « Le jeu peut ruiner, mais en principe il ne tue pas. Le phénomène existe depuis la nuit des temps et n’est pas prêt de disparaitre. Même les musées du Vatican ont été financés par des loteries. Il faut se demander si, en l’absence de jeux, les joueurs pathologiques ne se tourneraient pas vers une autre forme de dépendance. »

Mme Brenner s’intéresse à la question du jeu depuis plus de 25 ans. Elle a notamment fait paraitre, en 1990, Spéculation et jeux de hasard, une histoire de l’homme par le jeu. À titre d’économiste, elle croit qu’un établissement comme le Casino de Montréal a sa place dans l’industrie touristique. Mais elle n’est pas du genre à y dépenser des fortunes. « D’un point de vue statistique, c’est le pire placement imaginable », résume-t-elle.

Mais devenir millionnaire avec une mise de fonds de un ou deux dollars est un fantasme persistant. « Surtout quand on pense qu’il n’y a que trois façons de devenir riche dans un pays comme le nôtre : en travaillant très fort, en plaçant son argent ou en se mariant. À mesure que les années passent, nos chances de s’enrichir par ces moyens s’amenuisent. Il reste alors la loterie. » 

Passionnés « harmonieux » et passionnés obsessifs

Cela dit, les nouvelles technologies de la communication ont aussi produit leur dépendance. Téléphones cellulaires, ordinateurs portables et terminaux mobiles de poche (ou BlackBerry, cet appareil porté à la ceinture qui permet d’envoyer et de recevoir des courriels à tout moment) créent une telle accoutumance que certains abonnés sont branchés en permanence. Même la nuit, il leur arrive de se réveiller pour lire une note, envoyer un message texte ou capter un message audio.

De plus, à cause d’Internet, les acheteurs compulsifs, les exhibitionnistes et les dépendants sexuels sont constamment sollicités. « On ne nait pas dépendants, on le devient », lance Jean-Pierre Rochon. Mais comment une activité, d’abord pratiquée par plaisir, devient-elle une véritable obsession chez certains alors qu’elle demeure saine chez les autres ?

Pierre joue aux échecs depuis 10 ans. Cependant, au cours des derniers mois, sa passion a pris des proportions envahissantes. Il peut jouer jusqu’à trois ou quatre heures du matin, sans boire ni manger, négligeant ses obligations familiales. Et il doit gagner. Son humeur et son estime de soi en dépendent.

Tour de babel

Si le jeu est généralement une expérience positive qui permet d’améliorer sa concentration, de diminuer son anxiété et de mieux dormir, il peut devenir une source de tensions qui aura les effets contraires. Pour Geneviève Mageau, professeure au Département de psychologie de l’Université de Montréal, Pierre est un passionné « obsessif ». S’il n’y prend pas garde, ce jeu lui fera perdre totalement le contrôle sur sa vie. « Il y a une différence majeure entre les passionnés obsessifs et ceux que nous qualifions d’“harmonieux” et nos travaux cherchent à mieux la cerner. »

La passion obsessive peut mener à la pathologie. C’est ainsi que des adultes sains d’esprit en viennent à passer des heures devant des machines à sous du Casino ou des appareils de loterie vidéo dans des bars sans éprouver de réel plaisir. Certains sont à ce point hypnotisés qu’ils oublient tout. Il leur arrive de déféquer sur place sans même s’en apercevoir...

Les passions humaines nous intriguent depuis toujours, rappelle la jeune professeure. Baruch Spinoza, Friedrich Hegel, René Descartes, Jean-Jacques  s Rousseau, notamment, y ont réfléchi durant une bonne partie de leur vie. Mais ce mot (du latin passio, « souffrance ») est utilisé à tout propos de nos jours, de sorte que son véritable sens s’est un peu perdu en cours de route. Mme Mageau a tenté de mettre un peu d’ordre dans tout ça.

Pour les obsessifs, les heures sans l’objet de leur passion sont du temps perdu, alors que les « harmonieux » continuent de savourer les bienfaits de leur activité entre les séances. Les premiers se sentent coupables de ne penser qu’à ça, les autres sont inspirés par les bons coups d’hier et imaginent ceux à venir.

Si la chercheuse refuse d’estimer la proportion de personnes qui se rangent d’un côté et de l’autre, elle précise que les « harmonieux » peuvent devenir obsessifs et inversement. Elle-même travailleuse infatigable, elle avoue avoir connu des périodes obsessives. « Mais ce temps est derrière moi maintenant », dit-elle, sourire aux lèvres. 


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